Elle n'a pas vu ce jeune homme face à elle, trop absorbée par ses pensées.
Elle lève la tête lorsqu'ils se frôlent, et lui présente de plates excuses. Lui, il sourit. Il est beau. Des fossettes se sont dessinées quand il l'a regardée, ses yeux noisette se sont éclairés. Mais il a tourné le dos, et a continué son chemin. elle, elle a de nouveau baissé les yeux, mais elle a gardé en mémoire son pull bleu en "V" , le col blanc de sa chemise dépassant timidement, et l'odeur musquée de son parfum qui lui a chatouillé les narines, faisant naître en elle un sentiment qu'elle ne connaissait plus vraiment : le bien-être.
Elle s'asseoit à un café, plus loin. Elle n'a même pas soif mais elle aime voir Paris grouiller. Le serveur insiste, alors elle commande un Monaco. Elle sait déjà qu'elle ne laissera pas de pourboire. De toutes façons, c'est assez cher comme ça.
Elle observe la mère et ses deux filles jumelles qui passent gaiement devant elle. A cet âge-là, on sourit, on se chamaille, on verse des larmes de crocodile, puis on sourit de nouveau. Elle se dit qu'elle aurait aimé avoir une soeur jumelle, pour se sentir moins seule. Puis elle se rend compte que ça n'aurait sans doute rien changé.
Ses yeux brillent. Ce n'est rien, elle est habituée. Elle a pris le réflexe de penser que c'est la pluie de Paris qui s'y reflète.
Le soir tombe lentement, les gens pressés défilent. Elle les observe, les déshabille du regard, elle invente leur vie, mais eux, ne la voient pas.
Il commence à faire froid, alors elle décide de rentrer. Elle laisse tomber quelques lourdes pièces dans la coupelle, pour payer son verre qu'elle finit d'un trait, même si elle n'a toujours pas soif, et se lève, reprenant sa marche molle et errante.
Le métro est plein à craquer. Elle s'accroche à la barre, des hommes la collent. Elle déteste ça, mais elle se dit que c'est pour toutes les fois où elle se plaint qu'on ne la touche pas.
Elle sort d'un pas pressé. Pour éviter le monde, elle choisit les escaliers. Enfin l'air frais. Du moins, plus frais que dans les souterrains. Dehors, la nuit est tombée. Par reflexe, elle lève la tête pour apercevoir les étoiles, mais elle sourit d'un air triste en se rappelant qu'à Paris, tout ce qui brille ce sont les lampadaires.
En rentrant chez elle, elle regarde le vide de son appartement, écoute le silence qui enveloppe les pièces. Le seul bruit restant celui de l'unité centrale de son ordinateur, et du frigo.
Elle se dit qu'un animal serait bienvenu.
En s'asseyant dans son canapé, une tisane à la main, elle repense à l'homme frôlé dans la rue.
Elle aurait bien aimé avoir le courage de lui adresser un mot, mais pour dire quoi ?
Elle est fatiguée. Fatiguée du vide.
Elle décide que, demain, tout changera."




